Junot Diaz
La brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao.
Plon. Feux croisés. 2009. 293p.
Le livre s’ouvre sur un extrait magnifique de The schooner flight de Derek Walcott, prix Nobel de littérature saint-lucien :
Je connais ces iles de Monos à Nassau,
Matelot au crâne rouille et aux yeux glauques,
On m’appelle Chabin, le surnom en patois
De tous les nègres rouges, et moi, Chabin, j’ai vu
Ces taudis de l’empire quand ils étaient un paradis.
Je ne suis qu’un nègre qui aime la mer,
J’ai reçu une solide éducation coloniale,
J’ai du Hollandais en moi, du nègre, et de l’Anglais,
et soit je ne suis personne, soit je suis nation.
Du Chabin, chien dans les rues, à Oscar Wao, quel rapport ?
C’est sur qu’il faut d’abord s’accrocher au verlan acrobatique qui sert la biographie d’un gros plein de sandwich de 110gs, pour le comprendre. L’enfance d’Oscar avait pourtant bien commencé. Machito regardé par les jeunes filles de son école et leur mère, il était assuré d’un avenir de Casanova avant de sombrer, après un chagrin d’amour mal digéré, dans les replis abdominaux d’un gordito asqueroso, infoutu de pécho une meuf, pigeant rien à la zik, au bizz, à la danse et pour un ado latino, originaire de République dominicaine, vivant à Paterson dans le New Jersey, qué lastima… !!!. La SF, les séries télévisées, les jeux vidéo, ses cahiers noircis d’histoires fantastiques, ses relations platoniques qui le font passer pour un pauvre tachon, les conseils de Lola, la Fac, son co-locataire Yunior bien décidé à le faire maigrir, la mort rasée de près, rien n’y fait. Irrémédiablement seul, puceau il est, et obèse romantique il restera, tanné par cette question péremptoire : où sa vie avait-elle queuté ?... Jusqu’au jour, bref et merveilleux (il faut le dire vite !) jour, où il rencontre Yabón, chabine, prostituée, maquée d’un keuf sans humour…
Lola, c’est sa sœur, une Sacrée Meuf, punkette au début pour s’épanouir en femme libre dont le seul affect tourne autour de son frère Oscar qu’elle appelle affectueusement Mister. Sa vie, elle la construit en opposition systématique à une mère et ses vociférations, une mère et ses amertumes, une mère impérialisant sa respiration comme Trujillo les moindres recoins de son île. Il faut dire que le fuku (comprendre le mauvais œil) avait asséché cette famille, au temps immonde où le Voleur de bête râté, petit dictateur, chaussé de talonnettes, occupait le temps, l’espace, la bourse, la pensée du moindre Dominicano ou Dominicana. Un mot plus haut (ou plus bas) que l’autre et vous croupissiez dans les geôles, puant l’urine, les déjections et les larmes, de Santo Domingo. De jeunes seins appétissants et vous finissiez sur le divan del Jefe. Le grand-père de Lola et Oscar en fit les frais, femmes et filles disparurent tour à tour pour des raisons expliquées ou inexplicables. De cette lignée apocalyptique, il reste Belí, fuyant l’île (il ne fait pas bon aimer le mari de la sœur de Trujillo !), bercée par le souvenir de sa poitrine majestueuse aujourd’hui anéantie par un cancer, droite comme un piquet en dépit de la maladie qui la ratatine.
Enfin, dernier personnage de cette tragi-comédie à la salsa dominicana, Trujillo et Saint-Domingue… Face de gland, culocrate invétéré, ce prototype de caudillo latino-américain traverse le roman (Prix Pulitzer 2008) en lien hypertexte que Junot Diaz annote en bas de page. Trujillo apparaît dans sa plus mesquine et souveraine nudité, lui et ses sbires, l’arrogance de sa famille, l’efficacité de sa police (Johnny Abbes Garcia œuvrant, à sa chute, pour Papa Doc Duvalier…), ses victimes incalculables (Jesus de Galíndez, les sœurs Mirabal). 30 ans de dictature inflexible. 30 ans de spoliations sans partage. 30 ans d’impunité internationale. Seul le grotesque de sa mort dans une voiture criblée de balles, au dernier cri absurdement inutile de vamos a pelear, venge, dans une pauvre mesure, une histoire insulaire se répétant à l’envi ainsi que le décrit Eduardo Galeano dans Les veines ouvertes d’Amérique latine.
Comme le signalent les cahiers du Libé, Junot Diaz ne manque pas de culo !
Sur un ton décalé, volontairement sarcastique et tendre à la fois, qui refuse le pathos, rappelle l’humour d’un Woody Allen, Yunior-Junot, le conteur de cette saga, nous livre l’histoire dramatique du peuple dominicain dans son île carnassière, de sa diaspora, de son implantation laborieuse aux USA escortée des inévitables complexes d’immigrant et clichés latinos, de ses retours (et chocs culturels) au pays, d’une société clivée, de cette haine et persécution du Haïtien. La langue vive, percutante et sophistiquée, charroyant slang, espagnol de la rue, références foisonnantes à la contre-culture de la génération d’Oscar, court à bout de souffle (et s’essouffle un peu) jusqu’à la dernière page, aboutissant à ce que l’auteur voulait : I wanted a narrative that could be top-level hilarious and top-level heart-breaking. I wanted a narrative that could be hip about the ‘present’ but that could also render the past not as something dead or shackled inside sepia-tones but something dynamic, with all its confusions, excitements, disappointments and energies intact.
Si Oscar est quelqu’un, il est une nation !
On dit qu’à l’origine, il arriva d’Afrique, charrié par les hurlements des captifs ; que ce fut le fléau mortel des Taïnos, frappant à l’instant où un monde périssait et où un autre surgissait. ; que c’était un démon précipité dans la Création par une porte cauchemardesque entrouverte sur les Antilles. Fukú américanos ou plus familièrement, fukú – en général une sorte de malédiction ou de fatalité ; ici la Malédiction et la Fatalité du Nouveau monde. Egalement fukú de l’Amiral car l’Amiral en fut à la fois l’accoucheur et l’une de ses illustres victimes européennes ; bien qu’ayant « découvert » le Nouveau monde, l’Amiral mourut syphilitique, entendant (dique) des voix divines….
Qu’importe son nom ou son origine, il paraît que l’arrivée des Européens en Hispaniola libéra le fukú dans la nature et que depuis, on est tous dans la merde. (Extrait. p.13)
Monique Dorcy
Sélection du Prix Carbet des lycéens 2010
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