dimanche 20 septembre 2009

Hortense et Queenie, Andrea Levy


Gallimard. Folio, N°4754. 2008. 542p. Sélection du Prix Carbet des lycéens 2010


Il était inconcevable que nous, Jamaïquains, Antillais, membres de l’Empire britannique, ne volions pas au secours de la Mère-patrie quand il y avait une menace. Mais dites-moi, si la Jamaïque avait des ennuis, y aurait-il un seul commandant, un général, un sergent pour trouver cette chère île ? (Extrait. p. 183).

Il se levait si je me levais et n’acceptait jamais de s’asseoir avant que je me sois assise. Pendant deux mois, tout ce qu’il a fait, c’est de me serrer la main au moment où on se disait bonne nuit. Et quand enfin il s’est décidé à m’embrasser, il a pincé si fort ses lèvres que j’ai eu l’impression d’être embrassée par le bec d’un poulet. (Extrait p. 295).

Londres. Quatre destins que rien ne dispose à se fondre si ce n’est le hasard et les facéties de la guerre ! 1948, le quotidien entremêlé de récits fondateurs, de rencontres improbables, de retours inespérés, d’enracinements, de construction de soi au final. Dans un récit à quatre voix, deux couples croisent leurs routes forcées autant par leur rêve de vie meilleure que par la guerre qui s’invite chez eux comme une mouche dans un bol de lait.

Gilbert et Hortense sont deux Jamaïcains perdus dans ce qui reste de la capitale anglaise, gravats, quartiers délabrés, tickets de rationnement, travail à la loupe, visages blêmes, au prix d’un conflit qu’ils n’ont pas voulu et au nom de la Mère-patrie qu’ils ont sublimée. La guerre, Gilbert l’avait imaginée, pilote magnanime au manche d’un avion de la Royal Air Force, il l’a connue au volant d’un camion, dans le racisme ordinaire exporté au sein de l’armée de libération. Hortense, fille naturelle du Gouverneur outre-mer de Jamaïque, fière de son ascendance bâtarde, son épiderme de miel et son éducation à l’anglaise, s’expose dans une réalité londonienne plus proche du cauchemar. La chambre miteuse au 21 Nevern Street, le froid à couper au couteau qui lui tire de la bouche l’observation désenchantée, toujours la même : c’est donc ça l’Angleterre !, le fog, la crasse, les frites qu’elle ne sait pas faire, le métier d’institutrice qu’elle ne peut exercer, tout, son mari si frustre inclus, la congédie à sa misérable condition d’émigrée… complètement décalée.

Queenie et Bernard ne sont pas davantage voués à la rencontre. Il est aussi mort qu’elle est vivante, aussi conformiste qu’elle est indépendante dans sa pensée comme dans ses actes. Les souvenirs de Queenie ont été marqués par une enfance autour de porcs décapités, de tripes baveuses, de viande hachée, de pâtés, de saucisses de la ferme-boucherie paternelle. Sa rencontre avec Bernard, employé de banque modèle, sans fantaisie ni passion, fut vécue comme une échappatoire que même la guerre ne fera pas regretter. Entre son beau-père que la moindre bombe fait déféquer et un mari désespérant d’immobilisme, elle se découvre des trésors de compassion qui jurent avec le drame planétaire qui l’entoure. Elle ouvre sa grande maison, déserte pour la moitié, à tous les éclopés qui la traversent qu’ils soient nègres ou non tandis que son mari, revenu de guerre birmane qui ne lui a rien appris, s’enferme dans les préjugés ambiants.

Faut-il trouver une vérité simple dans ce roman construit en va-et-vient entre passé et 1948 pour finir sur un triste moment de grâce ? Ni claire ni obscure, la guerre (et l’après) est ainsi faite qu’elle crée dans un même temps le faux et son contraire, le chaos et la solidarité, la veulerie et le courage, les évidences et les doutes, le réel et le leurre. Elle reproduit l’incongruité à l’heure où tout réclame le vivre ensemble. Elle résiste et oblige cependant au changement. Les situations tragiques ou burlesques, pléthoriques à souhait, forment le tableau de l’instable : l’arrogance d’Horthense se mue en tact, le manque de densité de Gilbert en profondeur, les certitudes de Bernard frôlent le doute, le racisme américain se pétrifie en racisme britannique. Tout s’inverse, se fige ou se méandre. Dans un style alerte et fluide, des parcours de vie somme toute passionnants, des portraits magnifiques d’humanité, l’auteur pose son regard jamaïcain sur la société anglaise multiraciale, colonisation oblige, guerre oblige, que cela plaise ou non !

Première traduction de l’œuvre d’Andrea Levy en 2006, rééditée sous sa forme poche en 2008, Small Island, paru en 2004, trouve avec le Prix Carbet des lycéens, un second souffle bien mérité.

Orange Prize, Whitbread Prize et Commonwealth writer’s Prize best book

Sélection du Prix Carbet des lycéens 2010

Monique Dorcy

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