mercredi 25 février 2009

« L’île Maurice racontée à mes petits enfants », une BD courageuse et nécessaire.


L’année 2008 se termine bien pour le 9ème art mauricien. Après plusieurs années de disette, on a pu constater une certaine effervescence en terme de sortie d’albums chez les auteurs locaux. Laval NG vient de sortir une biographie du poète libanais Khalil Gibran, avec Pierre Makyo, chez l’éditeur franco-libanais Adonis, dans la collection Romans de toujours. L’ouvrage est accompagné d’un dossier pédagogique et d’un CD comportant la lecture du texte majeur de Gibran : Le prophète. Une version en arabe et en anglais est prévue. En parallèle, il a édité sur l’île, une petite BD, Les petits détectives, qui permet de faire une visite des principaux attraits touristiques de Port Louis, vus à travers les yeux d’une bande d’enfants à la recherche des parents de l’un d’entre eux. Titane Laurent sort la version française de God’s stuff sous le titre Dieu kiladi, une interprétation savoureuse, ludique et désopilante des versets de la bible, vue à travers les yeux d’une petite fille malicieuse et rebelle. Enfin, Stanley Harmon a publié avec talent et de sensibilité une adaptation d’une parabole de l’évangile, pour l’église catholique : le fils perdu et retrouvé.
Mais l’ouvrage le plus remarquable est L’Île Maurice racontée à mes petits enfants de Jean Claude de L’estrac et Pov. Actuellement directeur du groupe de presse La sentinelle Ltée, qui édite L’express, l’un des plus importants quotidiens du pays, celui-ci est ancien maire de Rose Hill (3ème ville de Maurice avec 90 000 habitants), ancien ministre et fut pressenti en septembre pour devenir président de la République.
L’origine de ce livre remonte à l’année 1999. Cette année là, le bédéiste Eric Koo Sin Lin (1) était séduit par un éditorial écrit par de L’estrac. Il décidait de l’illustrer et de l’éditer dans sa maison d’édition. Ce superbe livre pour enfants portant quasiment le même titre que la BD qui vient de sortir : L’histoire racontée à mon petit fils (2). Par la suite, en 2004 (avec Mauriciens, enfants de mille races) puis en 2006 (Mauriciens, enfants de mille combats), il écrit les deux premiers tomes d’une trilogie retraçant l’histoire du peuplement du pays. Constatant que « L’histoire… » était épuisé, de L’estrac décide d’en refaire une nouvelle version sous la forme d’un autre support afin de toucher un nouveau public.
Du fait du départ de Koo Sin Lin en Australie, son choix se porte sur le malgache Pov, caricaturiste vedette de L’express - dimanche.
Cet album constitue une première pour celui-ci (3) qui ne comptait que des recueils de caricatures (4) à son actif. Le challenge était difficile à relever, le dessin de Eric Koo Sin Lin dans la première version était absolument superbe, avec des coloris magnifiques.
Le contexte dans lequel avait été fait ce premier livre illustré pour la jeunesse était très particulier. En février 1999, suite à un concert où il est arrêté pour avoir fumé de la ganja sur scène, le chanteur Kaya, inventeur du Seggae, meurt en prison. Cette disparition provoqua « les premières émeutes en trente ans d’indépendance. Les affrontements entre émeutiers et policiers, puis au sein même de la population entre communautés créole et hindoue, ont réveillé le spectre d’un « communautarisme » violent, la peur de revivre des affrontements ethniques semblables à ceux qui avaient précédé l’indépendance. (5) » Les affrontements inter - ethniques recommencèrent à nouveau trois mois plus tard lors d’un match de football qui provoqua des scènes de destruction à Port Louis dont le jet d’un cocktail Molotov dans une maison de jeu qui fit sept morts. L’ouvrage de de L’estrac (6) visait à rappeler à la jeune génération tout le chemin parcouru et la particularité de l’histoire mauricienne faite de divers apports de population.
Cette bande dessinée prolonge donc cette démarche pédagogique.
En fait, il ne s’agit pas du premier ouvrage historique pour la jeunesse. En 1978, Berthe du Pavillon sortait Petite histoire illustrée de l’Île Maurice, aujourd’hui épuisé. De même en matière de BD, en 1996, Annick Sadonnet et Lallmohamed sortaient une histoire de l’Île Maurice intitulée L’aventure mauricienne : un pays est né, ouvrage médiocre qui sera distribué dans toutes les écoles de la République, grâce à un soutien public.
Mais en réalité l’album de Pov et de L’estrac n’est pas un ouvrage historique de plus sur Maurice. L’ouvrage ne donne aucune précision de date, ne cite aucun des personnages historiques importants du pays, hormis une allusion à Bernardin de Saint Pierre, et passe sur les évènements historiques sans jamais s’y arrêter. Le lecteur non - averti n’y trouvera que peu d’éléments pour appréhender le riche passé mauricien et ses 4 siècles d’existence. En réalité, la teneur du livre n’est pas là. De L’estrac ne cherche pas à apprendre l’Histoire aux jeunes mauriciens mais à faire passer un message de tolérance en se servant du passé du pays. Tout l’album est sans phylactère, sans dialogue avec un récitatif permanent, une sorte de monologue d’un vieil homme qui marche dans la rue avec ses petits enfants et leur raconte le passé de leur pays. Les couleurs très vives, le style humoristique non - réaliste de Pov rend la lecture aisée et jamais monotone. Grand format, il s’agit d’un superbe album, de belle qualité. Le découpage, auquel l’auteur de ces lignes a participé, a essayé de rendre hommage à chacun des groupes présents dans l’île en racontant leurs histoires dans toutes leurs complexités. En effet, l’album revient sans concession ni occultation sur des périodes éminemment douloureuse du pays, la période de l’esclavage, bien sur, qui concerne la population créole et certains indiens, mais aussi celle de l’engagisme qui lui a succédé et qui reste une souffrance pour les mauriciens d’origine indienne. Les auteurs rappellent également des faits souvent passés sous silence en ce qui concerne l’immigration chinoise qui a aussi été une immigration sous la contrainte (révolte des taipings, des boxers…) mais aussi l’immigration européenne, du essentiellement à la pauvreté. Enfin, l’album n’évoque pas la période contemporaine. La lutte pour l’indépendance n’est pas évoquée ni le « miracle économique » mauricien. Les auteurs, au contraire, préfèrent évoquer dans les dernières pages, les combats d’aujourd’hui, avec la pauvreté, l’injustice sociale et les préjugés qui minent la solidarité nationale. Pas d’autoglorification donc, mais plutôt une sourde inquiétude à laquelle répond tout de même un message d’espoir, parfaitement rendu par la dernière phrase du livre : « Un jour, vous verrez, on finira bien par ne plus parler de toutes ces choses qui séparent les gens. On dira : on est tous pareils, on est tous mauriciens ». Le public ne s’y est pas trompé, réservant un important accueil populaire à cet ouvrage, véritable succès de librairie de la fin d’année. Les 500 premiers exemplaires, vendus en huit jours, ont été suivis par un important retirage déjà épuisé. Phénomène peu fréquent pour une bande dessinée….
Mais ce succès est normal pour ce conte illustré, car L’Île Maurice racontée à mes petits enfants est plus qu’un album pour la jeunesse, plus qu’un ouvrage d’histoire, c’est un monument de tolérance.

(1) Une interview d’Eric Koo Sin Lin a été publiée sur Africultures : http://www.africultures.com/index.asp?menu=affiche_article&no=7232
(2) L’histoire racontée à mon petit fils de Jean Claude De L’Estrac, illustré par Eric Koo Sin Lin, Le cri du lézard, 1999. ISBN : 99903-935-1-6
(3)Son blog est sur
(4) A Maurice : Vive l’alternance, Le cahier de Pov, 2006 et De A à…Z, Le cahier de Pov, 2007. A Madagascar : Composez le 18 et En voie de développement (2004). Pov apparaît également dans un ouvrage collectif de BD africaines : Africa comics 2005-2006.
(5) Emeutes et élections à Maurice, Catherine Boudet, Politique africaine, N°79, octobre 2000.
6- Les émeutes de 1999 ont inspiré un roman de Carl de Souza (Les jours Kaya, L’Olivier, 2000) et un récit – reportage sur le vif publié localement par Thierry Château (Février noir, 1999).

Christophe CASSIAU-HAURIE

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire