dimanche 5 avril 2009

Littérature et Histoire Ingles de Souza ou la vie des plantations au XIX ème siècle en Amazonie (dans l'état du Para).

Les patrimoines littéraires constitués avant l’arrivée des Européens dans cette région étaient construits et transmis oralement. Ce travail se poursuit jusqu'à nos jours et il s'introduit de plus en plus dans les écrits notamment sous forme de contes. Au Brésil, beaucoup de contes d'origine amérindienne sont racontés et repris dans les publications.

L'Amazonie a fait son entrée dans les textes avec les écrits des Européens. Après leur rencontre avec le continent sud américain, ces derniers découvrent progressivement cette partie du monde.
Ils voyagent, ils racontent : André Thevet dans « Singularités de la France Antarctique », Jean de Léry dans « Histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil » le journal de La Condamine en Amazonie ou les écrits de Vicente Carvajal, Christovão de Acunã, São José Queiroz et bien d'autres encore qui se succèdent jusqu'à aujourd'hui.

Zila Bern dans son étude « Littérature brésilienne et identité nationale » considère que ces récits peuvent être lus :

« ...comme des textes littéraires par leur subjectivité, l'abondance des adjectifs et des superlatifs, par certains processus de fictionnalisation de l'histoire et par le souci constant d'émailler leurs textes de citations érudites d'auteurs grecs ou latins ...»

Parfois, des auteurs ont écrit après avoir lu ces récits de voyage, c'est le cas de Montaigne dans ses « Essais » ou de Voltaire qui fera traverser cette région à son Candide avec une description sommaire du pays de l'Eldorado et de « La Cayenne », comme il l'appelle : « Une petite rivière bordée de cocotiers ». Cette fiction qui présente une description très sommaire de la région sera suivie beaucoup plus tard par d'autres. Le premier texte de fiction qui se déroule entièrement en Amazonie a été publié en 1785 par un Portugais , João Wilkens dans « A Muhraida », il raconte l'épopée des Indiens Muras dans la haute Amazone mais c'est surtout au XIX ème siècle que le roman qui se développe par ailleurs rapidement en Europe va concerner cette région.

A ce moment comme l'écrit V.S. Naipaul dans son essai « Comment je suis devenu un écrivain », le roman :

« ...réalisa ce qu'aucune autre forme littéraire – essai, poème, théâtre, histoire – ne pouvait accomplir.
Il donna à la société moderne, industrielle ou en voie d'industrialisation, une idée très claire d'elle-même. Il montra ce qui n'avait jamais été montré, et il déforma la vision...»

C'est pendant la deuxième moitié de ce siècle que les romans ayant comme lieu d'action l'Amazonie vont se développer notamment sont publiés celui de Jules Verne « La jungada » et celui de Conan Doyle « O mundo perdido »....... Mais ce n'est pas souvent qu'une idée très claire sur ce monde émerge de ces récits. La plupart de ces derniers sont marqués par un regard exotique, la conscience qui se projette dans ses écrits a d'abord été marquée par un environnement différent et celle-ci décrit voire juge en fonction d'un autre monde qui lui sert de référence. Peu de récits échappent à cette vision déformée.

Au début de ce XIX ème siècle, un jeune Allemand accompagne une mission scientifique en Amazonie, Friedrich Von Martius qui va recenser la plupart des palmiers de cette partie du monde a aussi écrit un texte de fiction que ses parents ont retrouvé en 1967 et qui a été publié en 1995 au Brésil : « Frei Apolônio ». On y trouve de belles descriptions de paysages où transparaît l'attachement de ce savant pour cette immense forêt.

L'auteur Brésilien qui introduit le naturalisme au Brésil en publiant ses romans qui se déroulent dans l'état du Grão Para est originaire de cette région. Ingles de Souza,
né en 1853 à Obidos, petite ville riveraine de l'Amazone entre Santarem et Belém habite successivement à Manaus, Belém, São Luis et Parintins avec ses parents ou pour y poursuivre ses études. Fils d'un juge ayant probablement orienté le choix de ses études, il effectue celles-ci dans les universités de droit de Rio, Récife et São Paulo. Journaliste, homme politique, il sera gouverneur de l'état d'Espirito Santo et membre fondateur de l'Académie des lettres au Brésil.

Certains critiques le reconnaissent comme un pionnier du roman politique et social, la valeur historique, sociologique, anthropologique et ethnologique de son oeuvre est incontestable. Ses romans sont une source précieuse d'information sur la société des plantations de cacao en Amazonie, ils présentent une vision panoramique de la vie des habitants de l'Amazonie au milieu du XIX ème siècle.

Si ses romans font partie d'un ensemble littéraire qu'on appelle au Brésil la littérature régionaliste et qui marque la deuxième moitié du XIX ème siècle : Durant cette période, José de Alencar, auteur du texte plus connu d' « Iracema » , publie « O gaucho », une histoire qui se déroule dans la pampa du Rio Grande, Alfredo de Jaumay écrit « Inocencia » où ses personnages évoluent en plein sertão, Franklin Tavera trace le portrait du cangaceiro nordestino dans « O cabeleira », Ingles de Souza est considéré aujourd’hui comme l'écrivain ayant introduit le réalisme au Brésil.

Son premier roman « O cacaulista » ou « Cenas da vida das Amazonas » paraît d’abord sous forme de feuilletons dans le « Diaro de Santos », journal de la ville portuaire de Santos à quelques kilomètres de la ville de São Paulo sous le pseudonyme de Luiz Dolzani. Longtemps considéré comme une oeuvre mineure, ce titre a été réédité par l'Université Fédérale du Para en 2004, après une édition de 1973 épuisée.

Le héros de ce récit, Miguel Faria, âgé de 17 ans vit avec sa mère, veuve, à la plantation São Miguel située à Parana-Miri, sur un affluent de l’Amazone à quelques kilomètres de Obidos. Son père, propriétaire de cette plantation est mort.
Miguel est très attaché à son milieu, on l’envoie étudier dans la ville voisine mais il revient rapidement. Il est amoureux de la fille d'un planteur voisin.

Dans ce roman réaliste, on trouve, ainsi en plein XIXème siècle où l'histoire se déroule la description d'une habitation au sein d'une plantation de cacao (celle où vit Miguel avec sa mère)

...« La maison de Dona Ana, la couverture de tuile exceptée n'avait rien de particulier qui la différenciât des autres maisons des environs et de tout le district : Devant, une grande véranda avec les jarres d'eau fraîche, le hamac de la maîtresse, la table à dîner dont on se servait seulement pour les grandes occasions, pas de chaise, pas d'autre meuble que deux bancs de bois brut longeant la table, un ou deux tabourets recouverts de cuir; la grande salle avec un pilier au milieu où on accrochait les hamacs vers tous les coins; C'est là que dormaient la maîtresse et ses mûlatresses favorites; il y avait pour unique meuble un grand oratoire de bois, meuble de famille; une pièce pour le bahut et le dépôt des aliments; une ou deux salles pour les esclaves et la cuisine avec une porte ouvrant sur l'extérieur; à gauche de la pièce de la maîtresse existait un petit cabinet occupé par le hamac de Miguel, son matériel de chasse et de pêche, et quelques cabosses de cacao servant de récipient. Les murs de la maison en argile noire battue n'étaient pas crépis, le sol n'était pas carrelé et les mouches et guêpes voltigeaient partout ... »

On pourrait penser que cette plantation décrite au moment où elle est tenue par une femme veuve qui peut-être ne pouvait pas faire face à toute la maintenance d'une demeure dans cette région est d'une exceptionnelle rusticité. Mais la description de la chambre de Rita qui vit dans une maison voisine donne à penser que toutes les habitations de cette région disposent d'un agencement aussi sommaire :

«...Murs d'argile noir disjoints avec des fentes d'où entrait la clarté des étoiles. Sol de terre battue qui de tout temps avait des trous en différents endroits, chutes de bois clouées sur les parois. Il y avait pour meubles uniques un grand coffre de bois et un oratoire. Une corde armée soutenait dans un coin le vêtement de rechange de la jeune fille et un miroir cassé suspendu au mur complétait le décor de cette chambre rustique ... »

Les faits décrits dans ce récit ont lieu quelques dizaines d'année avant l'abolition de l'esclavage au Brésil qui sera effective en 1888. Les rapports entre les maîtres et les esclaves ne s'apparentent pas ici aux descriptions qu'on peut trouver sur les grandes plantations de canne du continent ou dans la Caraïbe, notons le détail important de la maîtresse de maison qui dort dans un hamac au milieu de ses mulâtresses préférées. Le narrateur utilise le mot spécifique pour ce type de hamac tissé à partir de la fibre du palmier awara (Astrocaryum vulgare) appelé « Maqueira ».

Si ingles de Souza a besoin parfois de donner des précisions pour le lecteur en signalant à différentes reprises que c'est ainsi que cela se passe en Amazonie, sa prose est sobre, on est loin des superlatifs ou des adjectifs d'extase utilisés par les « découvreurs » de cette Amazonie qui se manifestent encore jusqu'à aujourd'hui.

Au cours de ce récit, le paysage est le plus souvent sous-entendu, il y a peu de descriptions de flore ou même de faune et celles-ci arrivent « naturellement » presque comme une anecdote. Miguel chasse et suit une simple énumération des animaux qu'il chasse. Quand Miguel rentre à pied vers sa plantation et qu'il traverse celle qui est voisine de la sienne en passant par la forêt, l'auteur n'insiste pas sur celle-ci, il présente ce fait comme un déplacement ordinaire et pourtant le paysage joue un rôle premier. Même si le récit est surtout centré sur l'action des gens, leurs rapports, leurs rivalités, leurs conflits, le manque d'argent pour acquérir la terre, les fêtes qui ont lieu, les danses qu'ils pratiquent, l'intrigue sert de support pour présenter le pays tel qu'il est et non à travers le masque de l'exotisme. Et c'est, entre autre, ce qui rend l'oeuvre de cet écrivain intéressante.

Dominique Boisdron





Liste des ouvrages de Ingles de Souza


O cacaulista, 1876
Historia de um pescador, 1876
O coronel Sangrado, 1877
O missionario, 1891
Contos amazônicos, 1893

N.B. Il n'existe aucun titre publié en français.



Bibliographie :

O romance da vida amazônica : une leitura socioantropologica da obra literaria de Ingles de Souza / Mauro Vianna Barreto. _ Letras amargem. 2003

Amazônia : texto e contexto / Nicomedos Sena. http.cosmo.com.br

Um pioneiro injustiçado / Leonardo Aquino. http:/www.amazoni.com.br

Littérature brésilienne et identité nationale / Zilà Bernd . – L’harmattan. 1995

Comment je suis devenu écrivain / V.S. Naipaul . – 10/18. 2000

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