Edwige Danticat
Adieu mon frère
Grasset. 2008. 342p
Des morceaux entiers de Port-au-Prince, je m’en rendis compte, avaient été totalement assemblés et désassemblés en mon absence.
De bien d’autres façons, cependant, très peu de choses avaient changé. Les mendiants estropiés étaient toujours alignés sur les marches de la cathédrale nationale, avec en face, les étals dispersés des marchands de livres d’occasion. Les porteuses d’eau transportaient toujours leurs seaux sur la tête. Les kiosques de loterie peints de couleurs vives vendaient toujours des centaines de billets à des rêveurs pleins d’espoir. Les demandeurs de visa s’agglutinaient toujours en rangs serré aux portes du consulat américain.
La rue de mon oncle était maintenant bordée de bâtisses en béton inachevées aux formes étranges. Les ruelles étaient en piteux état et emplies d’ordures. Cependant, lorsqu’il me montra sa liste de victimes écrites en caractères si minuscules qu’il dut m’aider à les déchiffrer, tout ce que je vis fut Jonas, Gladys, Samuel et les centaines d’hommes et de femmes qui étaient morts, leurs corps mutilés pourrissant pour l’éternité sous le soleil brûlant. (extrait. P. 182)
Curieuse cette impression mitigée de force et de fragilité, de violence et de douceur, de lisse et de rugueux, que distille le dernier roman d’Edwige Danticat. L’histoire démarre sur une confusion de sentiments.
Alors que son père s’éteint dans une toux dévastatrice, Edwige Danticat sent palpiter la vie dans ses entrailles. C’est l’occasion, entre douleur et ravissement, d’évoquer l’histoire intime d’une famille traversée par les aléas politiques d’un pays qui ne finit pas de se chercher. Ils sont deux frères, qu’une relation tendre et complice unit : l’un, Mira, fait le choix de l’ailleurs, le second, Joseph, de l’ici parce que l'exil n'est pas fait pour tout le monde. Quelqu'un doit rester derrière, pour recevoir les lettres et accueillir la famille quand ils reviennent. Le premier, à regrets, confie, pendant 8 ans, deux de ses enfants (la petite Edwige en fait partie) à l’autre, pasteur dans une église de Bel Air, qui les élève comme les siens. L’un se construit dans l’adversité d’un taxi new-yorkais, l’autre dans les troubles de l’histoire politique d’un pays mortifère. Par téléphone interposé, allers-retours entre le continent et l’île, on assiste à l’histoire d’une famille, dans ses grandes peines et ses rares petites joies : leurs rencontres amoureuses ; un cancer qui prive l’oncle de son larynx, de ses dents et de sa voix ; le retour des enfants tenus de se réinventer dans une ville tentaculaire ; des présidents qui se succèdent en moins de temps qu’il n’en faut pour respirer ; des gangs ni plus ni moins terroristes que les soldats de la paix ; un asile politique qui vire en cauchemar kafkaïen que Dieu, dans sa plus grande mansuétude, regarde s’accomplir.
Que reste-t-il de ces destins croisés, de ces trajectoires douloureuses ? La mort présente jusqu’à la déraison, la mort dans sa plus abjecte ou… naturelle expression. Haïti de part et d’autre de la mer caraïbe. Haïti dans ses histoires personnelles confrontées à la grande Histoire, dans ses rues dévastées, ses immondices, ses batailles rangées, ses exils. Haïti dans la parole diminuée de l’oncle, Haïti dans la parole essoufflée du père, Haïti dans le récit autobiographique de la romancière. Haïti pour tout dire.
Dans une langue tout en retenue, un ton volontairement linéaire, aseptisé, « documentariste », un style sans effets, la narratrice, comparée à Toni Morrison lors de la parution du Cri de l’oiseau rouge, dresse de fait un tableau apocalyptique de son pays et fustige les lois américaines contre l’immigration haïtienne, portant l’indignation à son comble, l’air de ne pas y toucher.
Récit pudique. Trop peut-être…
Monique Dorcy
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