vendredi 10 juillet 2009

Quand les murs tombent et L’intraitable beauté du monde






Présentation de deux essais : Quand les murs tombent et L’intraitable beauté du monde, adresse à Obama par Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau (fiches notices, mots-clés,

Regards croisés
Ces deux essais Quand les murs tombent et L’intraitable beauté du monde, adresse à Obama par Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau abordent la « migration » sous deux angles antagonistes. Dans le premier texte, les politiques migratoires, emportées dans une sorte de « névroses de pureté », stigmatisent les personnes qui veulent changer d’horizons, souvent, mais pas seulement, à cause des rigueurs économiques, un état d’exténuement prolongé par le néo-colonialisme, dans le second texte, il paraît inconcevable que la société se suffise à lui-même sans apport extérieur et ce serait là, « le spécifique » que porte Barack Obama, cet homme qui a des parents qui viennent de l’Illinois, de Hawaï, de Londres, du Kenya… « Ce candidat noir aux origines exotiques » [1]

Fiches notices de deux ouvrages
Titre : Quand les murs tombent ? L’identité nationale hors-la-loi ?
Auteurs : Glissant, Edouard / Chamoiseau, Patrick
Editeurs : Editions Galaade, Institut Tout-Monde
Publication : septembre 2007
Nombre de pages : 26 pages
Format : 19 x 15 cm
ISBN : 978-2-35176-047-5
Organisation du livre : pas de page de garde, ni de sommaire. 8 petits chapitres intitulés, Identité Nationale (p2), Faire-Monde (p5), Mur et Relation (p7), L’imaginaire libre (p11), Mondialité (p15), Hasards et nécessité des identités (p17), De la repentance (p21), L’appel (p25)
Mots-clés : identité, relation, mondialité

Résumé : Cet essai est un appel à la résistance et à la lutte contre les politiques qui dressent des murs pour séparer les êtres humains. "Le déficit en beauté est le signe d'une atteinte au vivant, un appel à la résistance ."2
De quels murs s’agit-il ? Hier, avant 1989, à Berlin entre la RFA (république fédérale allemande) et la RDA (république démocratique allemande), aujourd’hui, entre Israël et la Palestine, entre les Etats-Unis et le Mexique et surtout dans la législation des pays riches, alors que le propre d’un « sapiens est par définition d’être un migrant, un émigrant, un immigrant »3. En 26 pages, nous retrouvons deux principaux champs lexicaux pour les mots « identité »4 sont 43 fois, « murs », 22 fois. Le summum de la critique cible la création d’un « mur-ministère », dispositif qui s’impose dans un imaginaire collectif qui s’habitue peu à peu à l’inadmissible. L’inverse, « Tout le contraire de la « beauté » du monde, cette idée est la dernière phrase du texte. La France est un vieux pays d’immigration au monde, qui est devenue une société multiraciale, en partie multiculturelle, encore faut-il l’assumer ?

L’autre ouvrage est
Titre : L’intraitable beauté du monde. Adresse à Obama
Auteur : Glissant, Edouard / Chamoiseau, Patrick
Editeur : Editions Galaade, Institut Tout-Monde
Publication : janvier 2009
Nombre de pages : 57 pages
Format : 10 x 18 cm
ISBN : 978-2-35176-073-4
Organisation du livre : pas de page de garde, ni de sommaire. 4 petits chapitres intitulés : Ce qui remonte du gouffre (p1), Ce que la complexité engendre de vertige (p 18), Le cri du monde (p32), En relation, force n’est pas puissance (p39)
Mots-clés : créolisation, multiculturalisme, poétique de la relation

Résumé : Encore un titre qui où apparaît le nom de Barack Obama mais cette fois c’est pour s’interroger sur la « valeur symbolique » de cette élection. « Enfant d’un Noir et d’une Blanche, né dans le creuset racial d’Hawaï, avec une sœur à moitié indonésienne mais qu’on prend facilement pour une Mexicaine ou une Portoricaine, un beau-frère et une nièce d’origine Chinoise (…) des retrouvailles familiales à Noël qui font penser à une réunion de l’Assemblée générale de l’ONU (…) »5
Autrement dit, cet homme né de la diversité, additionne, rassemble les différences ethniques, religieuses, sociales, son histoire s’inscrit de fait dans un processus de créolisation.

Intérêts de ces deux textes ?
Ces deux textes courts, denses abordent sous des angles opposés, le migrant. Est-ce celui qui enrichit grâce à son apport ou alors faut-il « le choisir » et sur quels critères peut-on mesurer son degré d’humanité ? L’identité est dynamique, alors comment peut-on deviner à l’avance ce que le migrant apportera dans sa nouvelle société, « sa valeur intrinsèque » : « Combien ratons-nous d’Obama et de Cheikh Modibo Diarra [6] dans ces banlieues où l’éducation défaille ? » questionne Christiane Taubira [7] . L’historien Gérard Noiriel [8] , auteur, entre autre de « Gens d’ici venus d’ailleurs. La France de l’immigration 1900 à nos jours », énonce : « Il faut cesser de considérer l’immigration est en soi un problème ». Edouard Glissant confirme : « J’ai besoin de l’étranger pour changer en échangeant avec lui tout en restant moi-même, on s’aperçoit que la notion d’étranger perd on sens d’extranéité absolue, totale, et il peut être dans une poétique-et même dans une politique-parce qu’il faut prendre conscience que par exemple, les Etats-Unis ont eu besoin des étrangers jusqu’a aujourd’hui, et que l’étranger peut rester étranger tout en devenant états-uniens. »[9]
Cette vision est antinomique de celle qui veut à tout prix « assimiler », rendre semblable, fondre dans un moule, amputer, broyer toute trace d’extranéité…

1. Débats et controverses soulevés par ces deux textes

Cette notion d’«identité » a soudain pris un relief inattendu pendant la campagne présidentielle de mai 2007 avec ce projet de création d’un « ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du co-développement »
Le quotidien Libération a lancé une pétition contre l’intitulé de ce ministère et fait étonnant, cette pétition a été signée par plus de 10 000 personnes en moins d’une semaine, l’ampleur du soutien a eu un caractère international.
A l’instar de l’historien Gérard Noiriel, plusieurs intellectuels français, se sont inquiétés de « l’instrumentalisation politique de l’histoire », il est l’un des huit chercheurs qui ont démissionné du conseil scientifique de la cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI) :
« En traitant ceux qui ont mis en cause ses [le président Nicolas Sarkozy] propos sur l’identité nationale de « petite intelligentsia » coupée du peuple,-discours de Vésoul, 11 mars 2007- le candidat de l’UMP a cherché à discréditer la fonction critique » [10]

La vision développée par Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, « que le Tout-Monde devient de plus en plus la maison de tous, kay tout moun, qu’il appartient à tous et que son équilibre passe par l’équilibre de tous » [11] fait également l’objet de critique, cette fois, provenant d’un autre poète Martiniquais, Monchoachi.
Dans un premier temps, ce dernier partage l’indignation des deux écrivains Glissant/Chamoiseau, salue l’élan de générosité et de solidarité puis questionne cette notion de « mondialité » au sens de mise en relation des lieux des imaginaires abolissant les marqueurs identitaires, puis dénonce pêle-mêle le « génocide des Indiens d’Amérique, le démembrement des sociétés africaines et océaniennes, l’accaparement des richesses de la terre, le génocide culturel, le rapport à l’autre qui ne serait en réalité que la base, le moteur de la compétition… », le point culminant de la critique concerne, « Le monde réel étant censé n’appartenir à personne en particulier, il serait, [dit Monchoachi] selon les auteurs de « Quand les murs tombent », la maison de tous, kay tout moun, il appartient à tous. Ainsi se trouve occultée la question de la provenance du monde réel, lequel n’est en aucun cas un monde donné, mais une réalité conçue et fabriquée par la science et la technique à partir de leurs présupposés. » [12]
Ce débat posé entre Monchoachi et Glissant met en lumière, la question du débat nationaliste. Glissant invite à changer les imaginaires et explique la nécessité de se dépasser : « Il est indispensable d’inventer une autre trace que la revendication identitaire, il faut que nous soyons les inventeurs de nous-mêmes.(…) Je suis hostile à la créolité qui est une prison, comme la latinité, la francité ou la négritude (…) Le besoin d’aller à la rencontre de quelque chose d’impalpable pourrait nous libérer de toutes les horreurs identitaires, de tous les faux-semblants de l’ethnie et de la race, de tous les enfermements de l’histoire, de tous les aveuglements des nationalismes » [13]
Avant la parution de cet essai, Quand les murs tombent. L’identité nationale hors-la-loi ?, parue en septembre 2007, Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, abordaient déjà certaines problématiques dans une « Lettre ouverte au Ministre de l’Intérieur de la République Française. » [14]. Mais c’était le contexte de la loi du 23 février 2005, notamment de cet article 4 qui prévoyait de rappeler dans les manuels scolaires, le « rôle positif » de la présence française en outre-mer. Aimé Césaire, auteur du célèbre « Discours sur le colonialisme», 1955, fit savoir qu’il refuserait de rencontrer le ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy et c’est dans ce contexte qu’Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau ont nourri la réflexion collective et alimenter le débat public, nous retiendrons cinq points-forts :

(lignes 5-8) « Il n’est pas concevable qu’une Nation se renferme aujourd’hui dans des étroitesses identitaires telles que cette Nation en soit amenée à ignorer ce qui fait la communauté actuelle du monde : la volonté sereine de partager les vérités de tout passé commun et la détermination à partager aussi les responsabilités à venir »

(ligne 17) « Les problèmes des immigrations sont mondiaux(…) »

(lignes 30-32) « Aucun des choix gouvernementaux ne propose une véritable politique de la Relation : l’acceptation franche des différences, sans que la différence de l’immigrant soit à porter au compte d’un communautarisme quelconque(…)»

(lignes 55-57) « Chacun est désormais un individu, riche de plusieurs appartenances, sans pouvoir se réduire à l’une d’elles, et aucune République ne pourra s’épanouir sans harmoniser les expressions de ces multi-appartenances »

(lignes68-70) « Le vivre-ensemble se situe maintenant dans les équilibres des vérités du monde. Les cultures contemporaines sont des cultures de la présence au monde. »

Le texte « Quand les murs tombent. L’identité nationale hors-la-loi ? » dénonce ces « étroitesses, ces rigidités identitaires », car « la notion même d’identité a longtemps servi de muraille » [p8], alors que « Ce n’est pas parce qu’une communauté accueille des étrangers, consent à leurs différences, même à leurs opacités, qu’elle se dénature ou risque de périr. Elle s’augmente au contraire, et se complète ainsi. (…) Dans les histoires des sociétés, aucun métissage n’a donné lieu à dégénérescence, des Gallo-Romains aux Brésiliens » [p20]

L’émergence de Barack Obama sur la scène internationale permet de lever tous ces non-dits. Lui aussi, il a subi la représentation stéréotypée et stigmatisée : « Pour un peuple déjà spolié de son histoire, un peuple manquant souvent des moyens de rétablir cette histoire en la montrant sous une forme différente de celle qui apparaissait sur les écrans de télévision, le témoignage de ce que nous voyions au quotidien ne faisait que confirmer nos pires soupçons sur nous-mêmes. » [15]

Cependant Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau ne sont pas dupes de la nouvelle instrumentalisation politique de ce symbole et mettent en garde : « Aujourd’hui, en France comme en beaucoup d’autres pays favorisé, chacun cherche son Nègre, les administrations arborent des préfets, les télévisions chargent leurs plateaux et les gradins de leurs forums de ces spécimens devenus-pour un temps-très précieux, et bientôt les partis politiques exhiberont sans doute leurs oriflammes en « diversité » sombre. » [16]




3.Bibliographie consultée pour rédiger la lecture commentée de Quand les murs tombent et L’intraitable beauté du monde, adresse à Obama par Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau :

Chamoiseau, Patrick, Glissant, Edouard, Lettre ouverte au Ministre de l’Intérieur de la République Française, à l’occasion de sa visite en Martinique, 2006

Diarra, Cheikh Modibo, Navigateur interplanétaire. L’extraordinaire aventure d’un enfant du Mali parti à la conquête de Mars, Albin Michel, 2000

Gérard Noiriel, Gens d’ici, venus d’ailleurs. La France de l’immigration 1900 à nos jours, Editions du Chêne, 2004

Guillerm, François-Xavier, (In)dépendance créole. Brève histoire récente du nationalisme antillais,cite Edouard Glissant, éditions Jasor, 2007

L’étranger dans la mondialité, Entretien avec Edouard Glissant « La relation, imprédictible et sans morale par François Noudelmann à New-York le 10 mai 2002, revue « Rue Descartes », collège international de philosophie, PUF, 2002

Monchoachi, Le monde tel qu’il est, entretien à propos de Quand les murs tombent. L’identité nationale hors-la-loi ? Lakouzémi, 2007

Noiriel, Gérard, A quoi sert l’identité nationale ? Agone, 2007

Obama, Barack, L’audace d’espérer. Une nouvelle conception de la politique américaine, Presses de la cité, 2008

Taubira, Christiane, Obama président : Mirage, mon beau mirage, www.rfo.fr, 20 janvier 2009

[1] Obama, Barack, L’audace d’espérer. Une nouvelle conception de la politique américaine. Presses de la cité, 2007, p 127

[2] Glissant, Edouard, Chamoiseau, Patrick, L’intraitable beauté du monde. Adresse à Obama, Editions Galaade, Institut du Tout-Monde, 2009, p 29

[3] Glissant, Edouard, Chamoiseau, Patrick, Quand les murs tombent. L’identité nationale hors-la-loi ? Editions Galaade, Institut du Tout-Monde, 2007, p 7

[4] Identité, fixité identitaire, ministère de l’identité, identité racine unique, impératif identitaire, identité relation, mur identitaire, identité relationnelle, rigidités identitaires, identité collective

Mur, muraille, emmuraille, mur-ministère

[5] Obama, Barack, L’audace d’espérer. Une nouvelle conception de la politique américaine, Presses de la cité, 2008, p236

[6] Diarra, Cheikh Modibo, Navigateur interplanétaire. L’extraordinaire aventure d’un enfant du Mali parti à la conquête de Mars, Albin Michel, 2000, p 148 « Un Français peut mesurer ce qu’il peut emprunter à l’autre ; mais le Français en général en a peur (…) . Il repousse en bloc ce qui lui paraît étranger, non-conforme à son environnement, sa culture, ses traditions », ce migrant qui a fait de nombreux petits métiers en France, a piloté aux Etats-Unis les sondes de la Nasa.

[7] Taubira, Christiane, Obama président : Mirage, mon beau mirage, www.rfo.fr, 20 janvier 2009

[8] Gérard Noiriel, directeur d’études à l’EHESS et président du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH), créé en 2005

[9] L’étranger dans la mondialité, Entretien avec Edouard Glissant « La relation, imprédictible et sans morale par François Noudelmann à New-York le 10 mai 2002, revue « Rue Descartes », collège international de philosophie, PUF, 2002, p81

[10] Noiriel, Gérard, A quoi sert l’identité nationale ? Agone, 2007, p10

[11] Glissant, Edouard, Chamoiseau, Patrick, Quand les murs tombent. L’identité nationale hors-la-loi ? Editions Galaade, Institut du Tout-Monde, 2007, p 7

[12] Monchoachi, Le monde tel qu’il est, entretien à propos de Quand les murs tombent. L’identité nationale hors-la-loi ?Lakouzémi, 2007

[13] Cité dans (In)dépendance créole. Brève histoire récente du nationalisme antillais, Guillerm, François-Xavier, éditions Jasor, 2007, p40

[14] Glissant, Edouard, Chamoiseau, Patrick, Lettre ouverte au Ministre de l’Intérieur de la République Française, à l’occasion de sa visite en Martinique.

[15] Obama, Barack, Les rêves de mon père. L’histoire d’un héritage en noir et blanc, autobiographie, Presses de la cité, 1995, p272

[16] Glissant, Edouard, Chamoiseau, Patrick, L’intraitable beauté du monde. Adresse à Obama, Editions Galaade, Institut du Tout-Monde, 2009, p 32.



Aude DESIRE

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